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Jean-Paul GAVARD-PERRET
Université de Chambéry
APOLOGIE DU GLISSEMENT.
CONSTANTIN FROSIN :
LUX IN TENEBRIS LUCET Très (trop ?) longtemps Frosin a douté
de lui. N’en doute-t-il pas encore, lorsqu’il définit une partie
importante de son œuvre – celle qui correspond au seuil de son exil
intérieur – du terme de « sous-réalisme » ? Il est vrai que le futur (mais déjà)
poète avait de quoi douter. Il attendra la Révolution Roumaine de 1989
(prélude de celles qui relie aujourd’hui les rives sud de la
Méditerranée) et la chute de Ceausescu pour véritablement s’engager en
poésie. Mais on ne lui fit pas de cadeaux. « Mes quelques poésies
roumaines prêtaient au rire » avoue-t-il humblement et il se sentait
ridicule auprès de ses amis qui lui conseillèrent d’arrêter d’écrire…
Frosin ne demanda pas aux autres de se charger de ses (faux)
amis. Il
rêva, puis cultiva
et donc
réalisa
un nouveau pari : écrire dans une langue foraine : le Français. Commença la véritable élaboration de
son œuvre. Elle est donc inscrite sous le sceau d’une poésie d’exil.
Libéré de la langue maternelle et du joug paternel du dictateur,
l’écriture pris
son envol.
Frosin surgit de sa gangue selon un jeu de bande que d’autres
poètes connurent tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Roumanie.
Cioran dans le premier cas, Beckett dans l’autre suffisent à le placer
en bonne compagnie. Cette liberté d'expression ne lui a
pas accordé pour autant la liberté intérieure. Frosin demeure un poète
partagé. Néanmoins, c’est ce qui fait sans doute le ferment de son œuvre
et tout l’intérêt pour le lecteur. Voué à
cet exil intérieur, l’auteur est resté en Roumanie. Il est
demeuré profondément Roumain et fier de l’être, mais il a « choisi »
(nous y reviendrons)
d’écrire en français. Ce qui ne le réduit pas pour autant à l’état de
schizophrène. Paradoxalement, même cette schize, cette césure
linguistique ont peut-être confirmé l’auteur dans son identité la plus
profonde et sans doute marqué d’une douleur (dont il ne parle pas), mais
qui est consubstantielle à son caractère, son émotivité et sa réactivité
(l’une va rarement sans l’autre) à fleur de peau. Pour autant, le poète n’a rien d’un
missfit (un désaxé). Cette
figure est d’ailleurs une vision plus romantique que réelle. Mais dont
l’histoire littéraire aime à s’en porter (à tort) garante. L’exemple de
Baudelaire en reste un exemple patent : derrière le prétendu fou, le
sage n’était pas en sommeil. Il en va de même pour Frosin. Et ce, même
s’il n’a pas
choisi la langue française.
On peut affirmer - et le poète en a conscience - que dans ce processus
d’abandon et de mûrissement, la langue
l’a choisi. Il y eut là un
coup de foudre réciproque. Ce que la langue française a
accordé au poète, ce dernier le lui a largement rendu et ne cesse
de le prouver tant sur le plan de la littérature que de l’engagement
culturel, donc politique. De ce rendez-vous « amoureux », les
deux sortent grandis. Frosin est devenu l’un des séducteurs les plus
amoureux de ses charmes linguistiques, mais aussi son éminent passeur.
Ajoutons que, contrairement au coup de foudre entre deux êtres, celui
qui unit un être et sa langue, ne finit pas mal, en général. Qu’au moins
Frosin soit rassuré sur ce point ! Il a encore de beaux transports
amoureux devant lui ! Jean-Paul Mestas ne savait pas si bien
dire en 1991, sur le no. 41 de sa célèbre revue :
Les Cahiers de Poésie Jalons :
"En tant que poète, Constantin FROSIN s’exprime directement et
uniquement en français, c’est dire l’aspect original d’une personnalité
dont Constantin Crisan s’est fait le porte-parole. (…) En définitive, il
n’est pas imprudent de dire que la poésie roumaine tient là (en
Constantin FROSIN, N. N.), une de ses valeurs en marche" (p. 26).
Denis EMORINE écrivait en 1995, dans
la Préface du livre
Mots de Passe de notre
poète : "Roumain par naissance, Français de cœur par l’adoption d’une
langue et d’une culture qu’il connaît et pratique à merveille, tel est
Frosin. Ces deux données imprègnent sa poésie, en constituent la
richesse par le syncrétisme. En un mot, l’équilibre lié à l’harmonie
stylistique. De fait, de nombreuses allusions à Apollinaire, Baudelaire,
Verlaine, Prévert… parsèment Mots de passe. La confrontation entre ses
deux cultures, même cautionnée par Apollinaire, ne se produit pas sans
heurts pour Frosin. (…) Détournements féconds qui créent toute la force
et l’inspiration de Constantin Frosin puisque, suscitant notre
admiration, il utilise la culture française comme une arme rhétorique.
(…) Il faut enfin saluer en Frosin l’orfèvre du jeu sur la langue. (…)
Ce dédoublement imprègne Mots de passe à des degrés divers : de cet
échange, souvent conflictuel, entre le cœur et la raison, naît l’œuvre
qui intrigue le lecteur pour mieux le séduire". (éd. L’Ancrier,
Strasbourg, 1995, p. 5 – 7).
Louis DELORME, dans la
Préface à notre livre :
Ce Peu qui est Tout (La
poésie de Constantin FROSIN), éditions le Brontosaure, Paris, 2009),
confirme les affirmations précédentes : "On connaît Constantin Frosin
comme un brillant défenseur de la francophilie et francophonie, les deux
allant bien ensemble. (…) Constantin FROSIN est un maître de notre
langue. Est-ce à dire que notre langue lui serait devenue maternelle ?
Certes non ! Mais plus que cela, essentielle, c’est sûr. Essentielle
pour aller chercher au fond de soi, dans les différentes couches que
nous abritons, non pas des réponses, puisque on les sait par avance
illusoires, mais pour au moins pratiquer ce double jeu du ça et du soi :
cette introspection onirique et narcissique
qui constitue la principale
préoccupation du lettré. (…) Il fait honneur à notre langue et à notre
culture, dans un temps où celle-ci est souvent galvaudée par ceux qui
devraient en être les premiers défenseurs". (p. 5 – 7). Moi-même, j’écrivais en 2009 (et je
m’en félicite) : "Sa poésie est plus complexe que la vie. Ses mots ne se
réduisent pas à une simplification de la vie, mais à son
approfondissement, afin de voir, d’entendre de quoi c’est fait en une
aventure plus démesurée qu’il ne semble, sauf à prendre le langage pour
un pur outil de communication « rationnel », outil qui veut faire
abstraction du manque et du tourment que tout langage poétique ne peut
que constituer – sinon à se parodier lui-même". (in
Ce Peu qui est Tout, éditions
le Brontosaure, 2009, p. 26).
L’auteur est donc un modèle de la
littérature qu’on nommera migrante. Elle lui permet de passer d’un exil
muet à un exil linguistique qui produit un paradoxe étrange - puisqu’il
fait le jeu de la proximité avec son pays, comme il crée le jeu du
lointain, quant à sa vie intérieure. Mais sur ce plan, on n’y peut
rien changer. Beckett déjà cité, en demeure un exemple parfait : le
français lui a permis de sortir de tout. Tout, sauf évidemment ce
qui aurait été existentiellement le plus important : les affres de sa
vie intérieure la plus profonde. Un évident respect ne peut permettre
d’en dire plus sur le cas de Frosin. On n’est pas devant lui comme un
médecin légiste à la recherche de blessures affectives. D’autant que le
poète est bien vivant. Certes, il ne se fait pas d'illusion sur la
puissance de la poésie et de la littérature. Elle est donc pour lui à la
fois "le zéro et l'infini". Elle est ce qui peut justifier une existence
par le déplacement et les voies qu'elle propose. Affectivement (pour son
auteur), de peu d'emprise, elle crée néanmoins un lien majeur avec les
hommes et le monde. Et qui plus est, lorsqu'elle se dégage du lien
maternel, par ce qui devient une
forme de
rupture
œdipienne.
En cela
le voile de la langue foraine ne cache pas, au contraire. Son dispositif
tient d'un dévoilement. Ce langage second ou tiers,
en devenant sillon maître, permet de sortir du mutisme
ou de ce qui en est proche (à savoir le soliloque) pour ouvrir un
passage. Il permet aussi bien le rire que la dérision, afin de venir à
bout de bien des visions martyres, des fantasmes funestes et des cœurs
vulnérés. Le français permet à Frosin d'insérer
du fétiche dans le fétiche pour le rendre plus évident. Il permet aussi
de créer un miroir particulier où l'être se dé-contextualise pour entrer
non dans un univers parallèle, mais plus profond. Dans les textes
francophones du poète, d'autres Frosin se mettent à croître et à se
multiplier. C'est pourquoi la "fantasia", la" furia Francese" de
l'auteur sont tout, sauf une plaisanterie. Il s'agit de l'essence même,
de l'enjeu de sa quête et de sa découverte. Le français permet de parler
(drôlement) d'un désastre qui, soudain n'est plus roumain et personnel:
il devient universel. Au moment même où écrire en une telle langue
revient à s'accepter comme étrange à soi-même, mais aussi d'affirmer un
pouvoir sur soi. Ecrire de manière foraine revient pour
le poète à sinon atteindre son propre fond (est-ce que d'ailleurs un
être en a un ?) mais de cerner les inconnus dans sa maison. Cette
transgression langagière
permet - par l'acquisition d'un "b-a ba" - une pensée sans trouble avant
de l'accueillir alors que, dans la langue mère, le poète ne pouvait
troubler les pensées qui l'assaillaient. Le passage d'une langue à
l'autre offre une expression première. Elle déterminée une pensée en
dehors de la terreur paralysante. C'est donc à la fois une lucidité et
un oubli aussi bienfaisants que précaires. Ils
permettent de formaliser ce qui, pour Frosin - sans ce recours -
n'aurait pu se faire. Ce déplacement représente la plénitude
expressive d'un conflit où la perte et le manque peuvent sortir d'une
expression déjà formulée. Frosin, grâce au français et son écart, a donc
trouvé non un écartèlement, mais la juste distance. La langue
"étrangère" est donc peut-être la seule à dépasser la limite de la
pensée, et le cas de Frosin (comme ceux des Cioran et Beckett) reste
capital. D'autant qu'avec le premier, un fait majeur le tient : il reste
un exilé de l'intérieur. Cela demeure plus intéressant et rare. Cela
crée sans doute un trouble différent de la pensée dans ce jeu de rapport
entre éloignement et proximité. On peut alors penser au même transfert
que celui en action chez Kafka. La souffrance ne connaissant peu de mots
au sein d'une langue maternelle forcément culpabilisante, la foraine
permet le surgissement de l'irrationnel. Elle ne dit pas le simple
"perte de la tête". Elle dit plutôt la tête majorée par son changement
de logiciel linguistique. La tête qui s'augmente de son manque dans ce
qu'une langue apprise garde d'incertitude et qui
oblige celui qui l'utilise à ne pouvoir se glorifier et s'ériger
en chef. Cette langue permet
d'approcher le mystère de l'être dans le propre mystère qu'elle
contient pour celui qui s'y engage. Frosin a donc remplacé une ténèbre par
une autre. Celle-ci s'est imposée par une nécessité intérieure et afin
qu’un "fiat lux" s'y produise. Sortant du piège de la langue maternelle
et du silence où elle faisait plonger le poète, celui-ci s'en est plus
ou moins inconsciemment soustrait. Il a quitté la banalité d'écriture
pour le "Wiz" surréaliste par lequel il s'est engagé - sur le mode du
déplacement, du divertissement - à beaucoup plus qu'il ne le croyait en
commençant. Ce qui pouvait être de l'ordre, au
départ, du saugrenu permet à Frosin de se débarrasser non de ses soucis,
mais de son empêchement. Il a compris ce qu'avant lui, Rilke avait
imaginé : le poète n'est poète que par la familiarité avec le non
familier. Il devient alors non seulement "doublement mortel" comme le
disait le poète allemand, mais doublement vivant. Entrer dans une autre langue ne permet
plus d'avancer "grimé" : au contraire. Il s'agit de s'effacer pour
atteindre ce qui ne se pense pas et qui est de l'ordre du "pleurement
sans larme et du rire sans éclat" ( Maurice Blanchot). Les dérapages
vers une langue foraine représentent ainsi un substitut à
laquelle il faut renoncer dans la vie réelle, et ce même s'il n'est pas
impossible que cette dernière soit la vie même. Tout poète travaille dans ses
ténèbres. En elles, il fait ce qu'il peut. Mais grâce au français Frosin
donne tout le possible. Son doute devient sa passion, sa passion sa
tâche d'écriture. On peut nommer cela la passion de la poésie, la
passion Frosin. Cela ne possède rien de pathétique ou d'orgueilleux :
c'est un aveu. Entrant dans le langage français,
Frosin ne cesse de franchir la ligne, de passer la frontière afin
d'offrir non des points de vue, mais d'écriture sur l'existence. Il
utilise toute son énergie afin de se débattre avec lui-même et pour
échapper aux pièges de l'auto-séduction. Le poète cherche en ses
tréfonds la vie comme puissance du dehors. La première se heurte à bien
des résistances c'est pourquoi l'humour, la drôlerie demeurent des
moyens majeurs (mais pas le seul bien sûr) afin de court-circuiter ces
résistances. Cela évite de mettre du cortège dans ces re-présentations. La langue française prend donc pour le
poète, une valeur de ferment de singularité comme d'universalité.
C'est pourquoi son œuvre
nous passionne. L'auteur, à travers ce langage,
soumet sans cesse l'altérité à une critique radicale par
l'intériorité, comme il soumet son intériorité à l'altérité. Il nous
apprend ainsi deux choses aussi parallèles qu'essentielles. Notre dedans
est toujours plus profond que ce que l'on prend pour notre monde
intérieur conscient. Notre dehors est toujours moins lointain que le
monde extérieur. De plus, l'œuvre de Frosin reste une
perpétuelle mise en abyme. Elle dit comment la poésie "étrange" le monde
au sein même d'une langue qui se déconstruit afin de se reconstruire
selon d'autres plis. Elle met à l'extérieur l'intérieur et l'intérieur
dans l'extérieur. Bref, elle propose le désenclavement en un mouvement
de dédoublement et non de redoublement. Frosin, pour trouver l'autre en
lui, ne repasse plus les plis de sa propre langue. Le français lui
permet d'en décoder les vagues et les strates, dans un rapport de force
avec lui-même, dans le pouvoir de s'affecter lui-même. D’où la
sauvagerie, le monstre que produit une œuvre qui explore le rapport qui
désunit et le non rapport qui rapproche. Pour Frosin, qu'est-ce donc qu'écrire
sinon faire parler l'autre en soi et qui, sans le détour forain, serait
resté muet ? Preuve s'il en était besoin, que sa poésie reste le plongé
en l'inconnu. Preuve aussi qu'il existe toujours un autre et un autre de
l'autre en un auteur. C'est pourquoi à la perception, à
l'histoire, le poète préfère sa propre précipitation dans l'inconnu.
Pour lui, il se peut bien qu' il n'existe pas de refuge sinon celui de
la littérature. Mais il a mis à mal ce refuge en le faisant exploser par
la dynamite et la dynamique de la langue étrangère. Le théâtre mental de
l'auteur est donc habité d'un rythme et d'une arythmie. Elles
représentent la reconquête de l'homme sur son destin. Face au "manque essentiel" dont
parlait l'Ecclésiaste, Frosin envoie ses coups de tonnerre et de sabre.
Dans sa transfiguration et sa translation, il permet de s'approcher
de son insaisissable. Régisseur du peu, le poète impose par ses
textes des pertinences d'indices
nouveaux.
Que
demander de plus ? Que demander de mieux que ce "climax" linguistique
qui devient, non pas une compensation du réel, mais une sorte d'envers
du déco en un jeu déplacé
entre l'homme et le monde, l'être et le néant. Sortant du point zéro
d'une langue qui le clouait mais demeurant dans son territoire, il
trouve ce point limite où il peut enfin parler. Le français l'ouvre donc à une parole
ascendante. Ne trouvant pas ses mots, il les a cherchés ailleurs. Entre
deux points de douleur, il a trouvé sa voie. D'une certaine manière,
cette langue l'a sorti de sa crise d’identité en lui promettant cette
sorte d'indéfini qu'un tel transfert provoque. Le "je" put enfin
s'attribuer la poésie. Elle reste pour lui le moyen de se requalifier et
de se dés-assujettir. Son "mauvais dire" trouva donc des accords et
désaccords nouveaux. L'inné fut transcendé par l'acquis. L'auteur fut
ainsi porté par une énergie trans-linguistique. Preuve que la langue
poétique n'est jamais celle d'un patrimoine ni l'espérance d'une
universalité abstraite. Elle est la rupture d'un dire qui ne pourrait se
dire. Sans elle, il n'y aurait eu que le silence. Ainsi, ce qu'il y a parfois de dur et
de rude chez Frosin et de parfois dévastateur, reste le signe d'une
exigence nécessairement
intempestive, la brisure rythmique, le besoin d'aller de l'avant qui
récuse tout arrêt. On pressent toujours (à l'exception de textes
officiels où la mesure est de mise) une liberté, une véhémence (qui
n'exclut pas la douceur), un sentiment de révolte aussi perpétuel contre
toute intolérance. En ce sens, Frosin est l'éternel
migrant de l'intérieur. Il prouve que l'évasion passe par d'autres
chemins que celui des frontières géographiques. Elle passe par
l'étrangement de la langue qui oblige à renoncer aux certitudes comme
aux fausses témérités. L'œuvre est donc la négation et l'affirmation de
la langue. Et la duplicité : territoire maternel et langue étrangère,
crée un bouleversement particulier, un cheminement passionnant. Elle
crée une liberté de penser et un équilibre particulier. Frosin est donc
l'enraciné déraciné - ou le déraciné enraciné. Cette "altération" donne
à l'œuvre et à l'homme toute sa puissance et son autonomie. Certes, l'auteur sait qu'on ne guérit
pas de sa vie. Ou si l'on veut être plus précis :
on ne guérit pas de sa mère, de sa langue, de sa terre. Leur
deuil est impossible. Mais choisir de changer de langue permet, comme le
disait Beckett : "d'éviter le laïus". C'est la nouvelle peau d'une
langue qui ouvre Frosin à une pulsion étrange et qui permet d'ouvrir le
cerclage premier. Cette folie foraine permet de détruire une "loi" de
dévastation dans laquelle le poète ne pouvait s'estimer qu'à l'aune d'un
certain néant. Le français lui permet de vivre loin de cette "vérité",
elle offre au poète un destin et une méditation sans limite. Contre les
préjugés et les pré-requis du verbe premier, est apparu un pendant de
lumière remonté de la nuit personnelle de l'auteur. Au tréfonds de lui,
il ignore jusqu'à son phénomène et sa manifestation. Le français est
devenu ainsi une prise de conscience - comme si la langue créait la
pensée et non l'inverse. Preuve que déplacer la langue revient à
déplacer la vie. Au roumain-miroir fit place une langue de réflexion
capable de produire de l'inexprimable. L'émotion soudain ne fut
plus suspecte à l'existence. Elle y trouva une voie d'accès. Le "geste" poétique de Frosin
permet d'atteindre au plus profond de l'être. N'est-ce pas là la
liberté véritable, réalisée, vivante et vibrante d'affects et
d'intelligence ?
Il se peut
que ce transfert permette aussi de sauver la conscience de son
antagonisme avec la vie en faisant de sa froide clarté une lumière
vivante. Mais sur ce point, Frosin reste le seul à pouvoir répondre.
Jean-Paul GAVARD-PERRET
Université de Chambéry
Notes sur l'auteur de cet article:
né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul GAVARD-PERRET poursuit une recherche et
une réflexion littéraires ponctuées d’une vingtaine de livres de textes
brefs et d'essais. Les plus récents : « Donner ainsi l’espace » (La
Sétérée), "Porc Epique" (Le Petit Véhicule), « La mariée était en
rouge » (éditions du Cygne), "Cyclope" (éditions de l'Atlantique),
"Samuel Beckett, l’imaginaire paradoxal et la création absolue"
(Minard), "L'Image est une chienne" (L'Âne qui butine), "Missfits" (V.
Rougier). Il produit actuellement une série d'interview d'artistes.
Docteur en littérature, Jean-Paul
Gavard-Perret enseigne la communication à l’Université de Savoie
(Chambéry). Membre du Centre de Recherche Imaginaire et Création, il est
spécialiste de l’Image au XXe siècle et de l’œuvre de Samuel Beckett.
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Editor, redactor sef, conceptie, tehnoredactarea Revistei Agero: Lucian Hetco (Germania). Colectivul de redactie: Ion Măldărescu (România), Maria Diana Popescu (România), Cezarina Adamescu (România) Poşta redactiei: revista_agero@ yahoo.com |