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Littérature et cinéma: Le patient angalis
Mirella Junie
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La question des intéractions entre les deux systèmes
d’expression et de communication que constituent de nos jours le langage
des mots et celui des images, dans une société qui se reconnaît
elle-même comme une « civilisation de l’image » implique, pour être
posée convenablement, que l’on refuse toute idée de hiérarchie entre les
objets culturels. Si les techniques de l’image représentent un des
points de cristallisation de l’imaginaire social contemporain, c’est
dans la mesure où elles jouent un rôle quantitativement aussi important
que les autres facteurs constitutifs d’une culture comme la littérature
ou les beaux-arts. C’est donc ce point de vue quantitatif qu’il s’agit
de prendre en compte, abstaction faite de tout jugement de valeur
esthétique : l’imprégnation générale des contemporains par le visuel
filmique (ou télévisuel) est plus importante, à cet égard, que la vision
particulière des grands chefs-d’œuvre cinématographiques. Toutes les
images industrielles contribuent de façon variable à l’élaboration de
cette nouveelle visualité : toutes doivent être envisagées pour tenter
de définir les métamorphoses perceptives qu’elles semblent susceptibles
d’engendrer.
Par ailleurs, postuler des interrelations entre les images et les mots,
c’est refuser de situer la littérature dans une position privilégiée par
rapport au fait iconique. Loin de prendre l’écrit comme critère absolu
dans une comparaison qui définirait l’image comme un substitut plus ou
moins imparfait, il est indispensable de comparer ce qui est comparable,
c’est-à-dire d’établir des relations entre des termes considérés comme
analogues et égaux.
D’autre part, envisager les relations qui unissent les images et les
mots, c’est reconsidérer la notion de signe. Même si le caractère
analogique des signes iconiques ets produit par la mise en œuvre d’un
certain nombre de codes, il reste que, pour le récepteur, la motivation
des signes iconiques est perçue d’une autre façon que l’arbitraire du
signe linguistique. La ressemblance avec le monde caractérise l’image et
lui confère une part de sa fascination. La référence à la réalité ne
peut donc être évacuée d’une comparaison entre les deux systèmes de
signes, car il apparaît qu’un aspect essentiel de la problématique née
de cette comparaison tient aux rapports fluctuants, contradictoires et
soumis à de perpétuelles métamorphoses entretenues par les signes avec
leur référent.
En effet, l’originalité du problème posé par la relation des images et
des mots tient à ce que ces derniers renvoient tantôt au monde, tantôt à
ses représentations illusionnistes, à travers les images, introduisant
dans le langage un doute fondamental sur la notion de réalité elle-même.
Dans l’univers complexe de l’adaptation des romans à l’écran, les textes
renseignent de façon privilégiée sur la manière dont l’image peut
s’inscrire à l’horizon de l’écriture, ou comment elle peut revenir sur
cette dernière pour lui servir de point de départ.
Enfin, beaucoup de romans contemporains frappent par l’abondance
thématique généralisée de ce que Jean Ricardou a appelé les « machines
de représentation visuelle », et par leur focalisation fréquente sur des
effets originaux, explicitement rattachés à ces machines. Il s’agissait
de vérifier dans la littérature la généralisation de phénomènes visuels
nouveaux par rapport à la visualité telle qu’elle fonctionnait dans
l’esthétique réaliste.
En cherchant des témoignages en ce qui concerne l’adaptation des romans
à l’écran, je voudrais que l’on s’arrête à un livre de Michael Ondaatje,
Le Patient anglais, qui a été l’objet d’inspiration pour le film de
Anthony Minghella portant le même titre.
Poète et romancier né au Sri Lanka en 1943, Michael Ondaatje vit
aujourd’hui à Toronto. Il a été révélé au grand public avec L’homme
flambé (The English patient), - car la première publication de ce livre
sort en 1993 aux Editions de l’Olivier sous le titre de L’homme flambé –
pour lequel il a obtenu le Booker Prize en 1992, avant de le voir porté
à l’écran par Anthony Minghella, sous le titre Le Patient Anglais.
Par ce roamn magnifique, véritable « brasier d’énigmes », Michael
Ondaatje prend place aux côtés des grands écrivains de notre temps.
Réaliste et baroque, violente et méditative, l’écriture de Ondaatje fait
écho à la complexité du monde.
On peut dire que le romancier est un génie dans la mesure où il traverse
les époques et les êtres. Et pour expliquer, il passe d’une villa
florentine décorée aux fresques représentatives à la mer de Sable du
désert. Concentré du Nouveau Monde et de sagesse à l’orientale,
dynamiteur des mythologies, lyrique mais méticuleux : tel se protège
Michael Ondaatje, poète, prosateur, réalisateur de deux documentaires,
éditeur de la revue The Brick reader.
Si on tenait compte de toute sa réalisation artistique (Le fantôme
d’Anil, Ecrits à la main), il y a une question qui se pose –
c’est-à-dire, est-ce-que la guerre est une véritable obsession chez
Michael Ondaatje ?
Il l’évoque ici, lyrique et réaliste, enveloppant, minutieux, jaugeant
chaque mot – de sorte que Le Patient anglais, roman ou film, donne le
frisson. Il a l’ampleur et l’ombre, le mystère et la douleur – qualités
touvées en lisant l’œuvre ou en regardant le film.
Anthony Minghella, le réalisateur du Patient anglais (1996) – d’origine
italienne, est né le 6 janvier 1954 en Grande Bretagne où il a grandi.
Il débute sa carrière à la télévision en tant que réalisateur, son
premier long – métrage au cinéma date de 1991 avec Truly Madly Deeply.
Puis, en 1996, il rencontre le succès en adaptant pour le cinéma « Le
Patient anglais ». Avec ce film, Anthony Minghella remporte 9 Oscars
dont celui du meilleur réalisateur. Juliette Binoche obtient en effet
grâce à son film l’Oscar de la meilleure actrice de second rôle.
La fiche complète : Un film d’Anthony Minghella avec Ralph Fiennes,
Juliette Binoche, Willem Dafoe et Kristin Scott Thomas.
Pour rappeler très vite le sujet du film :
On est en 1945, la Deuxième Geurre Mondiale touche à sa fin. Déchirée
par le terrible conflit, Hana (Juliette Binoche), une jeune infirmière,
se retire dans un monastère abandonné en Toscane. Dans sa retraite, elle
emmène un malade amnésique (Ralph Fiennes) qui a été entièrement
défiguré par le feu au cours du crash de son avion. Un jour, Caravaggio,
un homme qui prétend connaître l’identité du mystérieux « patient
anglais » s’immisce dans la vie des deux ermites. Au fil des jours,
Caravaggio pousse le malade à se remémorer son passé : l’histoire
dramatique d’un amour impossible et d’une terrible destinée … Voilà le
synopsis qui accompagnait la sortie du film.
C’est intéressant comme, peu à peu, grâce aux techniques narratives et
cinématographiques, le passé va ressurgir et la présence d’un homme
mystérieux et méconnaissable, le patient anglais, va boulverser le
destin de ceux qui croisent son chemin.
Le cinéma comme « langage »
L’image très riche est à elle seule une histoire qu’il faut du temps au
spectateur pour déchiffrer, ce qui explique la longueur de ces plans ;
ils permettent une saisie globale de la réalité représentée qui
s’inscrit dans le temps vrai de la vision. Le spectateur est ainsi
beaucoup moins « pris » par l’histoire qu’il n’est sensible à cette
présence d’un espace à travers lequel il ne s’agit plus de faire un
spectacle qui semble réel, mais d’instituer la réalité en spectacle. «
Il faut arriver à ce point extrême où les choses parlent d’elles-mêmes
», disait Rossellini. Il annonçait ainsi le néoréalisme
cinématographique, néoréalisme qui recherchera désormais dans le film
une puissance d’abstraction analogue à celle du roman. C’est alors que
le cinéma devient « langage ». Plus que le pouvoir révélateur de
l’image, porte ouverte sur l’inconscient, le rêve ou les aspects
insoupçonnés du monde, plus que son caractère analogique, caution
d’authenticité de la représentation, compteront désormais ses qualités «
arbitraires », enracinées dans le libre choix de l’auteur qui manifeste
ainsi son « style ». Mais il faut dire que dans la recherche de ce «
langage », il s’agit plus de fidélité au réel ou de restitution des
rêves, en un mot de traduction d’un référent, réaliste ou non : ce qui
importe, désormais, c’est la recherche d’une écriture.
Le problème qui semble donc se poser au cinéaste, s’il veut pouvoir
s’exprimer avec la liberté du romancier, est de neutraliser l’évidence
référentielle dans l’image, la vider de son poids de réalisme pour en
faire un signe aussi abstrait que les mots, apte, désormais à servir à
autre chose qu’à montrer le réel.
On peut admier dans ce film, les tensions et les rythmes d’un regard. Je
fais allusion aux gestes, plus précisément aux regards que les deux
personnages échangent tout le long de l’histoire.
« Tandis que l’Anglais se réveille, elle se penche sur son corps et
place un tiers de la prune dans sa bouche. Sa bouche ouverte la retient,
comme de l’eau, la mâchoire ne bouge pas. On dirait qu’il va pleurer de
ce plaisir. Elle peut sentir la prune qui descend dans la gorge. » Le
Patient anglais, p. 55.
Dans un ancien couvent transformé en prison puis en hôpital militaire,
Hana, la jeune infirmière âgée de 20 ans, veille sur son unique patient.
Le reste de l'hôpital a en effet déménagé vers la côte, mais elle a
refusé de suivre les autres, prétextant que ce patient était
intransportable et qu'il fallait quelqu'un pour veiller sur lui. On
croit que cet homme est un anglais horriblement brûlé lors d'un accident
d'avion dans le Sahara.
Alors qu'elle veille sur lui, avec un dévouement extrême, deux hommes
font tour à tour irruption dans leur vie : Caravaggio, un ancien ami du
père de la jeune femme, voleur ou espion, nul ne le sait vraiment ; et
Kip, un sapeur enturbanné chargé de déminer les bombes laissées par les
Allemands. Ces deux hommes ont chacun leur secret, qu'ils vont dévoiler
petit à petit au cours de l'histoire. Mais celui qui a le plus grand
secret est en réalité le patient anglais, ivre de morphine, amoureux du
désert et qui raconte des histoires chimériques dans les marges de son
livre d'Hérodote qui ne le quitte jamais. Il revit sur son lit de mort
sa flamboyante histoire d'amour avec Katherine, la femme dont il était
éperduement amoureux, et qu'il a cru posséder au moment même où il la
perdait.
Le roman le patient anglais met beaucoup plus en scène le jeune Kip, qui
n'apparaît pratiquement pas dans le film ; c'est un personnage d'une
grande profondeur autour duquel s'articule une grande partie de
l'histoire. Le film ne montre qu'une des deux histoires d'amour, il
repose sur celle que le réalisateur considère la plus spectaculaire.
Comme d'habitude, le roman a beaucoup plus d'intérêt que le film, étant
plus complexe.
Le film, malgré toutes les techniques qu’il possède, ne peut être si
riche en détails que le support écrit.
Ce film est une adaptation libre qui respecte pourtant à la lettre les
paragraphes du livre qu’il s’impose à déchiffrer. Le rôle du réalisateur
est d’apporter des éléments nouveaux et spécifiques. Et je cois qu’ici,
un des éléments nouveaux qu’il a très bien su l’associer avec le sujet,
avec les détails qu’il a choisit à mettre en lumière sur l’écran, c’est
la musique du film.
Le fond musical du film rejoint le sujet : le film débute par un lied
hongrois. Bien plus loin, le héros explique la provenance de cette
chanson folklorique hongroise, que chantait sa doïka quand il était
enfant à Budapest.
Car, petit-à-petit, on arrive, grâce à Caravaggio, à découvrir que le
patient anglais n’est pas anglais, qu’il est en effet un Hongrois, un
dénommé Almasy, le comte Laszlo Almasy, qui travaillait pour les
Allemands pendant la guerre. Cet Almasy avait été l’un des plus grands
explorateurs du désert. Il connaissait le désert par cœur, il avait aidé
à établir la carte de la mer de Sable. Lorsque la guerre éclata, il
réjoignit les Allemands et il servit de guide aux espions : il les
amenait au Caire par le désert.
Et voilà comme le sercret de ce personnage Caravaggio se dévoile : il
est venu s’installer dans cette villa car il avait l’intention de tuer
le patient anglais, un homme amnésique, sans identité à nos yeux ; quand
ils l’ont trouvé, il n’avait qu’un livre, les Histoires d’Hérodot. A
l’hôpital, à la place du nom, on lui a marqué Le Patient anglais, c’est
comme ça qu’il est devenu Anglais. Caravaggio était le seul à le
connaître. Mais en le voyant et surtout en l’écoutant parler, il s’est
rendu compte qu’il était déjà mort. Il est mort dans la grotte des
Nageurs, à côté de Katherine, las de vivre sans elle, il n’avait
personne. Ce n’était pas le désert qui l’épuisait, mais la solitude.
Son corps brûlé avait survécu grâce aux Bédouins tandis que sa pensée
était restée là-bas, dans la grotte, dans leur grotte, se promener,
comme elle l’a toujours voulu, dans un monde sans carte, dans le palais
des vents.
- Le cinéma est le lieu privilégié où s’effectue un passage incessant et
fluide de l’un à l’autre, une sorte d’espace commun où se mêlent réalité
et rêve, regard et vision, objectivité et subjectivité. Ce lieu des
métamorphoses et du double magique offre-t-il la possibilité d’un texte
où s’expriment en même temps le monde dans son altérité, et le moi dans
son individualité à la fois la plus secrète et pourtant la plus
universelle ?
- Comment traduire avec des mots ce texte par nature « introuvable » ?
Il s’agit des ciné-romans.
Sartre n’avait guère pris conscience, apparemment, et peut-être par
manque d’une pratique effective, des exigences spécifiques imposées à
l’écriture pour le cinéma. Toutefois, la comparaison entre le synopsis
et le découpage du film, permet de cerner deux états distincts d’un même
texte, l’un purement narratif, l’autre dialogué et décrivant une
certaine forme de présence de la caméra qui acheminait déjà l’écriture
vers une fonctionnalité particulière, en l’écartant de sa source
littéraire.
A ceux qui ont aimé le film, je ne peux que recommander la lecture du
roman. Le texte est très beau, fin, bien écrit, intelligent. Une
écriture sensible et poétique ne peut qu'entraîner le lecteur, qui ne
voudra plus lacher le roman avant de l'avoir fini. L'émotion qui peut se
dégager à la lecture de ce texte est vraiment grande... Attention
cependant, car ce n'est pas non plus ce qu'on pourrait appeler un livre
très facile d'accès, du fait justement de son écriture. Mais si vous
apprécier les beaux textes et les belles histoires, Le Patient anglais
devrait vous plaire, car on passe avec ce roman un très grand moment.
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