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Les Pères de la Patrie
dr. Artur Silvestri
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Il y a de nombreuses années de cela, lorsque j’avais commencé à me
rapprocher de l’Eglise, hésitant et pensif, je m’étais dit que j’y
trouverai peut-être l’Ordre et le Sens, immuables et non corrompus et, à
vrai dire, ce qui fait que le Monde existe.
Lorsque j’ai rencontré, il y a une vingtaine d’années, feu le Grand
Métropolite Nestor d’Olténie, éternelle soit sa mémoire, cet espoir est
devenu brusquement une certitude. En sa présence toute chose retrouvait
ses véritables proportions et l’homme retrouvait inconsciemment sa place,
son rang et sa mesure. Sa prestance, qui venait de loin, de beaucoup plus
loin que son aspect visible, était celle d’un voïvode, du voïvode abscons,
du gardien exponentiel, du „roi caché”. C’était un Grand Homme et je crois
toujours - plus même qu’autrefois, peut-être, lorsqu’il était encore en
vie - qu’il possédait quelque chose d’inhabituel, une chose qui ne lui
appartenait pas directement, mais qui parlait par sa voix appelant
l’ordre, le sens et l’équilibre. Et ce sentiment est peut-être de nature á
diminuer un peu la tristesse inexprimable de la séparation de cet
inoubliable père de la Patrie.
Les légendes, dont on ne parle que très peu et que l’on ne peut attester,
car elles ne furent ni ne seront jamais écrites pour n’en pas profaner le
terrible enseignement, disent que seules les prières des sages inconnus,
qui existent mais ne se montrent pas, maintiennent encore en vie ce pays
triste, plongé dans l’amertume. J’ai entendu une fois cette légende qui
donne le frisson et à bien y penser, je me suis dit qu’elle était vraie.
Et si, par quelque hasard, elle ne l’était pas, il faudrait imaginer
qu’elle l’est.
Le Byzance paralèlle
Etonnante par son caractère presque révélé, nous indiquant le temps
propice et le nécessaire secrètement agencés, l’œuvre d’historien de
Nestor Vornicescu est souvent évoquée à propos de ce que l’on appelle le
proto-roumanisme.
L’idée n’est pas si récente, de situer les débuts de la littérature
roumaine avant le V-e siècle, à une époque voisine des débuts de
l’ethnogenèse. Lorsqu’en 1979 le professeur Ioan G. Coman, le Doyen des
lettrés ecclessiastes, voulait argumenter en ce sens, il ne faisait que
renouer un fil ethnographique cassé, mais existant déjà. Et pourtant,
jusqu’il y a peu, l’idée d’une littérature roumaine ancienne ou
pré-roumaine (dont l’histoire devra être écrite, un beau jour) était
entrée en récession et la sortir de l’oubli avait semblé à certains une
exagération sans raison valable. Pourtant, l’hypothèse est, à son tour,
ancienne et le fait qu’on l’ait minimisée s’explique par l’évolution de
l’histoire littéraire roumaine, dans le respect du modèle occidental.
Introduire les Roumains anciens dans une histoire de la littérature à
l’occidentale, (l’Occident n’ayant pas de tel modèle spécifique) aurait
été inimaginable, et même si les notes de Nicolae Iorga en ce sens étaient
considérables, elles ne suffisaient pas. En 1941, dans son „Histoire de la
littérature roumaine des origines à nos jours” G.Cãlinescu, le plus grand
historien de la littérature roumaine, pressentait déjà une telle
nécessité. Il était d’avis que la finesse des premières productions
littéraires supposait chez les Roumains un long exercice, l’exercise
antérieur. Et pourtant cette conclusion n’expliquait presque rien du point
de vue génétique. Lorsque l’histoire littéraire atteint le stade des mises
en valeur intuitives ou visant l’élévation d’un développement spécifique
dans l’abstrait, on ressentit l’absence d’un élément d’étymologie et on le
redécouvrit.
La contribution de Ioan G. Coman concernant Les écrivains roumains anciens
ou pré-roumains (Bucarest, 1979) commençait plus tôt que prévu, avec les
Gètes, et voulait témoigner d’un fond autochtone par-dessus lequel la
spiritualité patristique serait venue se superposer, de manière adéquate.
Il s’agit là d’une sorte de matière endogène, dont la spiritualité de
Byzance n’avait pas grand-chose à rejeter, se contentant de s’y développer
en une sorte de synthèse organique et locale. Et puis le milieu, déterminé
par „la continuité historique de l’élément autochtone en Scythie Mineure”,
par la notion d’œcuménisme, de liens spirituels allant de Byzance à la
Cappadoce, puis à Rome, ce milieu représente donc un environnement aux
fondements solides reliés au monde, qui fait de la Scythie Mineure une
région spirituellement contemporaine de toute l’Europe, son illustration.
Enfin, les auteurs dont Ioan G. Coman fait des descriptions détaillées et
aux dimensions telles que personne ne l’a encore surpassé, sont Nicétas de
Remesiana, Laurent de Novae, Théotime de Tomis, Jean Cassien, Denis
l’Exigu; leur œuvre est tenue pour „un facteur d’unité et continuité,
surtout parce qu’elle est écrite en latin”. Ces petites monographies,
concernant des auteurs dont la création figure surtout dans la „Patrologie
latine” de Migne, sont presque inconnues des Roumains actuels.
Elles contiennent de nombreuses informations étonnantes. Il existe entre
ces auteurs un esprit de continuité, que Ioan G. Coman ne pouvait pas
ignorer; beaucoup d’entre eux se consacrent par leur formation à une
contribution doctrinaire et acquièrent ainsi la notoriété à Byzance et à
Rome; ils sont autochtones et européens en égale mesure et ils contribuent
à leur manière à des clarifications patristiques. L’image que l’auteur en
extrait est troublante et la notion de „Romanité orientale” acquiert chez
lui un sens spirituel encore plus riche en spécificité.
A remarquer que H. Mihãiescu avait aussi contribué, dans son étude sur „La
langue latine du Sud-Est de l’Europe”, à l’idée de la romanité orientale.
Dans deux-trois paragraphes, il faisait un examen de l’œuvre de Nicétas de
Remesiana, Auxence de Durostorum, Jordanès. Même si l’objet de son étude
était purement linguistique, l’historien littéraire pouvait y trouver des
sujets d’intérêt. Il est évident que l’intérêt pour l’étude des
pré-roumains ne s’était pas résumé à ceci et que l’on doit y ajouter
d’autres contributions comme celles de Ioan Rãmureanu, G.I.Drãgulin. Un
certain nombre d’études consacrées en 1969 et 1970 par Nicolae Corneanu à
quelques écrivains proto-roumains (dont Bretanion de Tomis et Léonce de
Byzance) avaient été réunies à d’autres dans une collection d’ „Ecrits
patristiques” (Timiºoara, 1986), collection mémorable par la solidité de
son érudition et par sa perspective fort bien articulée sur l’histoire de
la culture du Bas Moyen Age.
Mais la synthèse la plus importante de la littérature des proto-roumaine
est pourtant celle de Nestor Vornicescu („Premiers écrits patristiques de
notre littérature”, IV-VI-e siècles, Craiova, 1984), suivie d’autres
études, dont la dernière ajoute certains éléments susceptibles de
compléter l’image d’ensemble. Par rapport à ses prédécesseurs, Nestor
Vornicescu offre une perspective intégratrice à long terme, pénétrant
l’époque plus que l’on aurait pu l’imaginer et traversant même la période
dite „slavone”, pour en arriver aux oeuvres en roumain proprement dit. Il
a voulu tisser, entre les œuvres proto-roumaines et les Roumains d’après
1500, un fil solide, pour prouver la roumanité de cette littérature-là.
L’idée proto-roumaine étant prouvée (Ioan G.Coman l’avait admirablement
démontrée), il restait quand même quelques questions essentielles
auxquelles il était difficile de répondre. Dans quelle mesure ces œuvres
de l’époque patristique étaient-elles roumaines, vu qu’il ne suffisait pas
pour cela qu’elles fussent écrites par des proto-roumains, c’est-à-dire
par des Daco-Romains. Ne peut-on pas les attribuer à une époque
d’universalité latine et patristique, dépourvue de conceptions ethniques?
Et enfin, plusieurs siècles de silence superficielle ne sont-ils pas un
hiatus trop long entre ces esquisses de culture autochtone et les débuts
de la littérature roumaine?
En concevant sa synthèse, Nestor Vornicescu avait prévu ce genre de
questions et leur avait offert les arguments nécessaires. Il reprit
d’abord la démonstration de Ioan G. Coman sur la contribution d’un fonds
autochtone des Gètes, sans pour autant la répéter, (mias pour sédimentar
l’idée) parce qu’il partait d’un autre moment de la recherche et elle fut
confirmée. Vu que les proto-roumains utilisaient certainement une
tradition locale, ce qu’il convient de voir c’est ce qui allait se
développer ensuite, après le moment gète. Ces développements tiennent de
la spiritualité byzantine, active longtemps chez les Roumains, ce qui fait
qu’il faudrait en éliminer à un examen doctrinaire les écrivains dits
„hétérodoxes” (comme Ulfilas, Auxence de Durostorum, Paladius de Ratiaria,
Maximin, les chrétiens ainsi-dits „ariens”), dont la contribution est
inutile du point de vue de la série continue. Puisque la littérature
roumaine se développe sur un fond byzantin, donc patristique, (par
l’intermédiaire de la langue slavone), la suggestion concernant les Gètes
et les créations hétérodoxes n’est d’aucune utilité. L’intuition est
admirable et la démonstration ne rencontre désormais plus d’obstacles,
étayée par plus d’arguments que les autres. D’abord, l’argument général
découlant du mouvement fondamental d’une littérature: à partir du IV-e et
jusqu’au VI-e siècle, on cultive exclusivement sur le territoire roumain
une littérature patristique, autrement dit „byzantine”. Elle ne cessera
pas à cette date et des recherches plus récentes confirment la vitalité de
ce fonds qui, même au Siècle des lumières, est à la base de la culture
roumaine moderne, avec ce que j’oi nommé, autrefois, „Encyclopedie
rustique”. L’époque slavone n’est pas elle-même slave chez nous, elle a un
régime byzantin, donc ortodoxe de tradition roumaine. Parfois, lorsque
sont traduits des auteurs autochtones demeurés au patrimoine de l’église
orientale, elle est même pré-roumaine; il s’agit, dit Nestor Vornicescu,
de codex qui comprennent des traductions en slavon des œuvres de Jean
Cassien et de Denys l’Exigu. Un témoignage littéraire initial n’est donc
jamais perdu, il demeure dans la substance d’une littérature, qui semblait
naître du néant mais qui possédait une tradition connue par voie
confidentielle.
Mais, pour revenir aux proto-roumains, il est compréhensible qu’une telle
continuité ne soit pas imaginable en dehors du nombre et de la valeur. Sur
la notoriété de ces auteurs, Ioan G. Coman avait fait les observations
essentielles, enrichies par Nestor Vornicescu, dont l’idée est, chaque
fois, de placer ceux qui connaissent une telle diffusion dans leur
environnement européen. Jean Cassien et Denys l’Exigu sont des célébrités
de leur temps et ils contribuent aussi bien aux calculs de chronologie
sacrée, encore appliqués de nos jours (Denys l’Exigu est le créateur de
„l’ère du Christ”), qu’à l’établissement des règles de vie commune dans
les monastères (Jean Cassien). Ils vivent à Rome, à Marseille et
demeurent, dans la conscience de leurs contemporains, des érudits d’une
parfaite tenue. Ce caractère européen n’exclut pas les auteurs demeurés
sur place, bien que „le groupe des moines scythes” (sur lesquels Nestor
Vornicescu fait d’importantes révélations) n’était pas limité à la vie en
Scythie Mineure. Il était arrivé à Byzance, puis à Rome. On trouve dans
les „Romanies danubiennes”, deux écoles (c’est l’idée de Nestor Vornicescu
qui ne l’exprime pourtant pas en ces termes), dont celle de Tomis possède
une structure d’école littéraire (programme, continuité, représentants)
qui comprend Bretanion, Théotime I-er, Jean de Tomis, Théotime II,
Valentinien. Nicétas de Remesiana doit aussi avoir fait école dans la
„Romanie” située au Sud du Danube, si l’on admet Laurent de Novae comme
son émule. Il existe aussi d’autres régions à concentration culturelle,
dont certaines devraient être situées en Dobroudja du Nord (région
d’origine de Jean Cassien et sans doute aussi des Moines Scythes) et dans
la zone actuelle de Buzàu, ou l’on peut supposer que la vie des ermites
impliquait des aspirations culturelles. Nous sont encore inconnues les
communautés de Niculitel, de Romula et du futur Banat, tout comme celle de
Durostorum de la „Romanie” du Sud.
Mais l’auteur ne s’arrêta pas là. Il fit d’autres recherches pour arriver
(dans l’Almanach „Ramuri”, 1986) à la conclusion que nous avons pu avoir
dans la littérature proto-roumaine, avant le IV-e siècle, une époque de
compositeurs de „Passions”, c’est-à-dire de compositions hagiographiques,
„d’actes des martyrs” et il avance des documents en ce sens à partir de
303.
L’encyclopédisme modélateur
A l’occasion d’une recherche de 1986, Nestor Vornicescu, ajoute à tout
ceci un corpuscule (texte sommaire et analyse détaillée) nommé „Aethicus
Histricus, auteur d’une cosmographie et d’un alphabet” et consacré à
l’œuvre d’un „philosophe pré-roumain de Histria en Dobroudja” (Craiova
1986). Comme le démontre brillamment l’auteur de cette recherche étrange,
il s’agit d’un Daco-Romain du Pont Euxin, qui vivait aux IV-V-es siècles,
c’est-à-dire aux environs de 400, dans un millien de „culture romane
post-provinciale” et dont la capacité créative originale s’avère
impressionnante.
En vérité, cet Aethicus Histricus (Aethicus Hister signifie l’Ethique
d’Histria) n’était pas totalement inconnu des chercheurs roumains, car les
premières mentions de son œuvre avaient été faites par Nicolae Densusianu
dans „La Dacie préhistorique”, d’après un mémoire de 1852 du français
d’Avezac. Ce fut là aussi un sujet abandonné, suspendu ou pris à la
légère, même en dérision, comme tant d’autres, car dans ce pays qui n’a
pas encore trouvé sa voie dans l’histoire, l’attitude sans gravité en
impose. Si l’on ajoute à cela l’attitude détestable habilement tissée
autour de Nicolae Densusianu (un „tracomane extravagant”, „incapable
d’équilibre scientifique”, „amateur turbulent” etc), on comprend
facilement que toute conclusion venant de lui fut suspecte et traitée avec
parti pris. Ce qui fait qu’une étude détaillée de ces données n’était pas
vraiment possible et sans l’insistance de Nestor Vornicescu (qui se
propose, ce qui est tout à son honneur, de faire toute la lumière sur
l’époque proto-roumaine), on imagine très bien que cette œuvre serait
demeurée inconnue à l’avenir aussi. Telle que nous la voyons maintenant,
il est néanmoins certain qu’Aethicus Histricus apparaît dans la
littérature roumaine (à l’époque même de l’ethnogenèse) comme un esprit
encyclopédique avant la lettre et vraiment européen, comme le seront plus
tard Nicolae Milescu Spàtarul, Miron Costin, Dimitrie Cantemir, Hasdeu,
Iorga et comme l’étaient déjà ses contemporains Jean Cassien et Denys
l’Exigu (des proto-roumains aussi, qui se sont fortement affirmés dans la
culture latine occidentale). Seulement, à la différence de ses
contemporains „scythes” Aethicus Histricus était un écrivain „païen”,
nourri d’un syncrétisme propre à l’Antiquité tardive, ignorant ou
peut-être même hostile à l’égard des nouvelles doctrines. C’est ce qui
fait sa singularité et rend sa présence inexplicable, puisque même le
Moesien Jordanes (auteur d’une „Getica”) avait adhéré à la „nouvelle
pensée” chrétienne et s’exprimait, selon la mode des premiers temps de
Byzance, comme un chrétien „universaliste”. C’est donc là la première note
troublante pour celui qui étudie son œuvre et sa biographie. Mais,
avons-nous dans cet Aethicus Histricus un penseur illustrant l’espace des
Gètes romanisés, un autochtone conservant des caractères du substratum,
imprégnés de différentes manières par la romanisation ? La réponse est
clairement formulée par son exégète qui précise que „sur le territoire de
la Roumanie actuelle, il existe de nombreux témoignages des premiers
siècles, aussi bien sur la vie et la continuité de nos ancêtres
daco-romains, que sur leurs culture et civilisation”. Etait-il un Gète
savant descendu des montagnes où les initiés se seraient abrités? Etait-il
un Grec „de bonne famille” du Pont Euxin gauche? Un Gète-latin génial, un
phénomène intellectuel comme Roger Bacon, le docteur miraculeux? Quoi
qu’il en soit, on peut reconstituer sa biographie à partir des données
fournies par sa „Cosmographie”, au cas où celle-ci est un document et non
pas une œuvre littéraire. Aethicus est donc originaire de Histria („Ille
Histria se exortum”) et par conséquent de Scythie Mineure („Nationae
Scythica”), de „souche noble”, il a sans doute étudié dans sa ville
natale, faisant preuve par la suite d’une solide initiation au grec et au
latin. Sa „Cosmographie” même est rédigée en un latin savant qui
impressionne par sa clarté et sa tenue classique, aux formules polies
désormais universelles. Une curiosité intellectuelle, mêlée aux
inquiétudes de l’homme vivant au bord de la mer pose son cachet sur une
vie aventureuse et en quelque sorte „moderne”. Aethicus, nous dit Nestor
Vornicescu, a énormément voyagé, faisant le tour de la Méditerranée, pour
se diriger ensuite vers le Nord, en mer Baltique et en Scandinavie, puis
en Orient, en Arménie, du côté de la Sibérie, en Mongolie, en Inde, sur le
Gange (où il naviguait sur son propre bateau), à Ceylan, à Babylone, en
Arabie et en Egypte; c’est le même type d’anxiété géographique que celui
de Nicolae Milescu Spàtarul, au 17-e siècle.
Ces voyages, comme le précise l’exégète, ont dû faire de sa
„Cosmographie”, qui n’est pas simplement une œuvre d’érudition (utilisant
des textes géographiques anciens, d’Hérodote et de Strabon jusqu’à
Diodore), un „journal de voyage”. Mais, ce qui peut sembler inhabituel de
nos jours, tout en étant très naturel pour l’homme de l’antiquité,
soucieux d’autre chose que de son monde familier et archiconnu, son regard
se porte surtout sur les espaces géographiques extraeuropéens, vers les
cultures exotiques, exorbitantes. L’idée même d’aller voir des régions du
bout du monde nous frappe et nous étonne. L’homme était lui-même d’une
intelligence fantasque, rêvant à un pont sur l’Hellespont et notant une
série de spéculations philosophiques dans son propre alphabet énigmatique,
pouvant peut-être conserver les traces de quelque écriture sacrée
antérieure, aujourd’hui inconnue. Il semble bien que des éléments de
l’ésotérisme des initiés gètes (évoqués par Jordanes dans „Getica”) soient
passés dans cette „Cosmographie”, qui annonce en quelque sorte le „Voyage
en Chine” de Milescu Spàtarul et „l’Histoire Hiéroglyphique” de Cantemir
du XVIII-e, avec le même goût pour un encyclopédisme baroque, marquant un
certain type d’écrivain autochtone. Mais avant d’avoir une valeur
d’anticipation et synthèse (une synthèse résumant cependant une „chose”
encore inconnue), Aethicus témoigne aussi d’un environnement culturel de
niveau élevé.
„L’œuvre d’Aethicus - souligne Nestor Vornicescu, - est l’expression d’une
appartenance culturelle et linguistique des habitants de la région à la
Romanité orientale. La culture et la langue latine de ces régions a pu
revêtir des formes supérieures et s’être exprimée dans des œuvres
originales, assimilant beaucoup des traditions matérielles et spirituelles
des Gètes-Daces. La latinité et l’unité du roumain de nos jours sont des
preuves depuis longtemps reconnues de l’origine daco-romaine du peuple
roumain, de sa permanence et de son ethnogenèse dans les limites
territoriales de la Dacie de Burebista”. Le cas est complexe et jusqu’à
une certain point unique. Il est loin d’être éclairci, tant que la
„Cosmographie” ne sera pas traduite intégralement.
Sa présence même, en ce lieu et en ce temps, a quelque chose de
mystérieux, même si Aethicus a des prédécesseurs. C’est un voyageur érudit
et sage, qui laisse une œuvre et des modèles, tout comme Anacharsis le
Scythe, qui descendit des Carpates dans la Grèce du VIII-e siècle avant
J.Chr., et en même temps de la catégorie de Zamolxis (voyage initiatique
en Egypte et en mer, fondation d’une confrérie scientifique qui communique
secrètement, avec, peut-être même, un alphabet sacerdotal), dont la
formule encyclopédique mérite d’être plus largement examinée. La typologie
renaît avec lui, bien que ce sujet semble en suspension et
presqu’interdit. Ce genre de sujets est peu développé et ressemble à un
chantier abandonné. Etonnant et énigmatique, loin d’être secret,
l’alphabet d’Aethicus devrait rouvrir le débat sur les „écritures
autochtones avant l’an 1.000”, mais il manque là encore les spécialistes
et le modèle intellectuel adéquat. Il manque avant tout la passion pour
faire de telles recherches.
Enfin, la circulation et naturellement l’influence. L’œuvre, dont on ne
connaît pas les dimensions exactes, nous parvient à travers quelques
lignes en abrégé notées dans les monastères occidentaux et elle circule à
travers les siècles en manuscrit, attribuée peut-être de façon imméritée à
un autre. Quel fut son rayonnement, où et en quel milieu, il nous est
impossible de le savoir aujourd’hui avec certitude, sans une recherche
systématique sur cet autre sujet abandonné.
*
NESTOR VORNICESCU (1927-2000), personnalité ecclésiastique, sociale
et culturelle d’importance exceptionnelle, auteur d’une œuvre
impressionnante par ses dimensions, ses objectifs et résultats. Présence
mémorable et organisateur d’importants débats doctrinaires, Nestor
Vornicescu s’est formé dans l’atmosphère intellectuelle des monastères
moldaves, en plein milieu du XXe siècle. L’érudition y avait encore un
caractère spécial, presque secret. Originaire de Bessarabie, roumain des
régions frontalières, donc « roumain de vieille souche», Nestor Vornicescu
illustre brillamment une certaine orientation lunaire, mystérieuse, de
clair-obscur, fournie par une roumanité dramatique, d’éternelle
„Reconquista”. L’idée est évidente chez lui de révéler la tradition de
littérature monastique, dans le contexte de la littérature générale et on
est en même temps frappé par sa volonté de récupérer certaines couches
ignorées, oubliées ou tombées dans l’oubli, mais encore accessibles, et de
les faire irradier. L’on constate partout, dans une œuvre définie par sa
force d’identifier les sujets nécessaires, un certain esprit de mystère,
appartenant aux réalités révélées. Or, ces sujets ne sont pas peu nombreux
et Nestor Vornicescu demeurera dans l’histoire de la culture roumaine par
deux idées, au moins, qu’il a su exprimer brillamment, en les organisant
sous une forme active. Il reformule l’idée proto-roumaine, déjà connue au
plan de la chronologie (comprenant les auteurs d’expression latine du
Bas-Danube et de l’espace daco-romain d’origine, des IV-VIe siècles) et,
en lui offrant des développements ultérieurs, lui donne la force de
s’imposer. Quant à l’idée des Saints Roumains, qui existait également, en
tant qu’acte de consécration populaire, il lui donne la consistance d’une
doctrine confirmée et non plus d’une oeuvre juste bonne pour les synaxes
autochtones. C’est l’essence même de l’universel et nous entendons par là
une „solution orthodoxe typique”, dans laquelle local, autochtone et
spécifique finissent par être des notions tout aussi irréductibles lorsque
l’universel s’exprime à travers un lieu et une personne.
En dernière analyse, le mérite de cet auteur est, non pas d’avoir formulé
ce qui l’avait déjà été antérieurement, mais d’avoir systématisé et
organisé l’ensemble sous la forme d’une construction mémorable, d’en avoir
fait un monument.
Hiérarque prestigieux, dont l’action a porté sur plusieurs dizaines
d’années, Nestor Vornicescu est entré dans les ordres au monastère de
Neamt, ce qui en fait un représentant de l’esprit d’érudition de ce lieu
de recueillement d’une impressionnante ancienneté. Supérieur du monastère
„Saint Jean le Nouveau” de Suceava (1962-1966), puis du monastère de Neamt
(1966-1970), il devient évêque (1970), puis métropolite d’Olténie (1978)
sur laquelle il veillera en véritable prince. Docteur en théologie (1983),
membre de l’Académie Roumaine (1991) et de l’Académie des sciences de
Kichinau (1992), délégué de la Conférence chrétienne pour la paix, il fut
à la fois un historien à l’œuvre importante, un théologien et un
irénologue de marque, ayant laissé des traces inoubliables dans la culture
roumaine des années 2000.
Extrêmement documentée, son œuvre contient des centaines d’articles et
études, des éditions et synthèses nombreuses, dont certaines sont d’une
importance capitale pour le sujet dont il est question. De la vie et de
l’œuvre de Saint Basile le Grand, 1979; La Libération , 1981; Les Ecrits
patristiques dans l’Eglise orthodoxe roumaine jusqu’au XVIIe siècle.
Sources, traductions, circulation. 1983; Les premiers écrits patristiques
dans notre littérature, aux IV-XVIe siècles. 1984; Un philosophe roumain
ancien à Histria, en Dobroudja: Aethicus Histricus, auteur d’une
Cosmographie et d’un alphabet (IV-Ve siècle), 1986; „La pensée
victorieuse”. Etudes de théologie historique roumaine, 1990; Etudes de
théologie historique, 1998; L’un des premiers textes de littérature
roumaine ancienne: „La passion des Saints Epictète et Astion” (à
l’équilibre des III-IVe siècles), 1990; Le saint évêque Laurent de Novae,
Ve siècle, 2000; Saints roumains et défenseurs de la foi ancestrale, 1987;
Le saint hiérarque Movila, métropolite de Kiev, de Galicie et de toute
l’Ukraine. Etude hagiographique, 1999.
Sa monographie sur Michel le Brave, pour le quatrième centenaire de la
mort du grand voïvode, conclut la série de ses œuvres imprimées, qu’il
faudra pourtant compléter par la publication d’études peu connues, dont
certaines sont inédites.
Artur Silvestri
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